Veilleur de la nuit des hommes- lettre de Foucault à Rolf Italiaander

Depuis un peu moins d’un siècle, il y a, en Europe, une espèce d’hommes curieux et solitaires, dont la lucidité a éveillé des visions, et cet inlassable retour à ce «noyau infrangible de la nuit», où leur vérité se dit et ne se dit pas, se donne et s’enfuit.

Lettre privée de Noël 1960, publiée en 1963 dans un recueil d’hommages à Rolf Italiaander pour son cinquantième anniversaire; rééditée in Fried (P.G.), Die Welt des Rolf Italiaander, Christians Verlag, 1973.

Rolf Italiaander: écrivain, plasticien, ethnologue (Völkerkundler), collectionneur, bibliophile, diplomate cosmopolite, ami de Max Brod et de Nehru entre autres, Rolf Italiaander rejoint en 1933 la Légion étrangère en Algérie, décidé, s’il en réchappait, à militer pour la paix et la liberté. En 1953 et de nouveau en 1959, il s’installe dans le village de Poto Poto à la lisière de Brazzaville, aux côtés de Pierre Lods, où il initie de jeunes Congolais à la gravure sur cuivre, leur demandant seulement d’obéir à leur fantaisie, à leurs rythmes, à leurs joies, à leur rêve. Il fut l’invité personnel de Nkrumah à la Ire Conférence des peuples africains en 1959, et organisa cette même année à la demande de M. Foucault une exposition de gravures africaines à l’Institut français de Hambourg. Il a fondé, avec le poète Hans Henny Jahnn, l’Académie libre des arts de Hambourg et a légué en 1970 ses collections d’Art naïf du monde entier au musée Rade de cette ville.

 

Hier soir, mon cher Rolf, nous nous sommes séparés dans une ville inquiète, à la lisière d’un avenir incertain. Cela fait un an déjà que je vous connais. Notre rencontre, la première, était placée sous le signe de H.H. Jahnn. Sombre soirée.

Après tant d’heures passées ensemble, à Hambourg, je devais justement vous retrouver dans la familiarité quelque peu archaïque d’un Saint-Germain-des-Prés. Cette soirée avait en soi quelque chose d’amer, de délaissé. Les vacances, la nuit vide de cet hiver, et les journaux qui nous informaient que notre histoire se faisait ailleurs et sans nous; tout cela nous avait poussés à l’ironie. Les faits flottent dans une époque que nous ne dominons plus. Mais il y a quelque chose en vous que rien ne peut inquiéter, et en mangeant avec vous, dans une Afrique qui ne consistait qu’en symbole et en allusion, j’ai senti qu’il y avait tant à raconter, et que cela ne pouvait être raconté qu’à vous.

Non pas pour parler de vous, mais pour mettre par écrit un langage qui, sans interruption, a parlé de vous à moi et de moi à vous, après nous être suffisamment connus pour lui confier ce qui ne se dit pas, l’essentiel, qui nous unit.

Au fond, je vous ai reconnu avant de vous connaître, lorsque j’ai lu Hans und Jean, pour, en fait, apprendre l’allemand. C’était un livre de l’après-guerre, et il était de mon époque. Je ne sais ni à qui vous avez pensé en l’écrivant ni à qui vous parliez. Mais je savais à qui ce livre était destiné: à tous les jeunes, inquiets comme ces deux-là, auxquels le monde des adultes avait magnifiquement démontré qu’ils n’avaient aucun refuge.

Thango: «Mbollo Ouassa»

Lorsque, dans les récits du siècle passé, des jeunes gens s’égaraient, c’était seulement afin qu’on puisse les retrouver. Hans et Jean s’étaient tout à fait égarés dans une forêt bizarre faite de murs en ruine, de nuits au phosphore et de grands corps blancs, pétrifiés dans une peur panique. Personne n’aurait jamais pu les trouver dans ce labyrinthe, et eux-mêmes moins que tout autre; sans ce piétinement d’une Europe empestée, sans cette marche en avant, sourde et obstinée, qui, à la longue, pourtant, réduisent le grondement au silence. La marche d’un homme qui ne s’arrêtera que devant la grâce du visage désiré. Vous avez fait là le récit de ces connexions transversales qui, au milieu du chaos d’hommes qui s’entre-tuent, conduisent sans mot dire deux jeunes gens vers un ordre pacifique supérieur; ordre fondé sur des temps originaires et qui avait été interdit au moyen de phrases vides. Peu après la guerre, vous avez eu le courage de faire parler la forme énigmatique des joies que l’on doit taire.

Ce que j’aime en vous, c’est cette démarche d’homme libre, cette démarche qui conduit à la liberté des autres. Souvenez-vous de ces jésuites qui, prenant pied en Amérique, tenaient les «sauvages» pour des animaux, alors qu’en revanche ceux-ci les considéraient comme des dieux. Vous êtes de ces Européens -et ils sont rares qui sont toujours prêts à rencontrer des dieux dans une humanité où les dieux meurent. Notre âge est ainsi fait que l’intelligence n’y a d’autre application que de questionner la raison jusqu’au supplice, et de tirer de son sommeil (sommeil dans lequel Goya représente l’homme moderne) la puissance double et irrépressible qu’elle analyse.

Depuis un peu moins d’un siècle, il y a, en Europe, une espèce d’hommes curieux et solitaires, dont la lucidité a éveillé des visions, et cet inlassable retour à ce «noyau infrangible de la nuit», où leur vérité se dit et ne se dit pas, se donne et s’enfuit. Une nouvelle forme du savoir qui retrouve sa communauté d’origine avec le rêve. Vous appartenez à cette espèce qui me plaît tant. Un fait m’a frappé dans l’expérience que vous avez vécue à Brazzaville, et qui me paraît caractéristique de votre style. Vous avez enseigné une technique de gravure, qui leur était inconnue jusqu’alors, à de jeunes Noirs vivant à la lisière d’une ville moderne, dont toute l’existence, depuis des générations était inextricablement compliquée parles conditions coloniales. À partir de quoi, ces jeunes gens se sont tout d’un coup sentis étrangers dans un monde dans lequel nous vivions, eux comme nous. Non pas que cette technique eût été hors de leur portée, au contraire, elle était facile à maîtriser, et, par la simplicité du premier essai, elle conduisait tout droit dans un monde muet: le monde des oiseaux, de la mémoire infinie, des longues herbes accueillantes, d’avant les hommes, un monde de nuits mystérieuses, de danses, un monde nu et vert dans la douceur du matin.

Ces gravures ne recèlent rien qu’on n’ait jamais vu, au contraire, ces nouveaux moyens d’expression font naître intemporellement ces formes sans âge qui veillent sur le sommeil de chacun. L’esprit des poètes, comme celui de Cocteau, est gouverné par la nuit. Vous, mon cher Rolf, vous êtes un esprit du jour qui sait veiller sur la nuit des hommes et qui conjure leur poésie.

Entre la profanation de l’objet, cette mise à sac qui nous a fait cadeau de l’art africain, et l’aliénation de l’homme (à laquelle nous sommes redevables de la psychologie infiniment apaisante du «primitif»), vos recherches africaines sont d’une tout autre espèce, qui ne consistait ni simplement à découvrir ni à convertir en pratique. Ne pas tellement se soucier de ce qui est que de ce qui devient. Accepter les faits tels qu’ils sont et ne les utiliser qu’à l’instant où ils peuvent devenir quelque chose. Apporter un renouvellement pour démêler le passé, et pour rétablir la vérité du présent. Enseigner pour apprendre. Préparer pour plus tard une langue avec laquelle l’Afrique exprimera toute sa vérité.

On prétendra que ces graveurs ne nous apportent rien de neuf à nous autres Européens, parce que c’est vous -un Européen -qui les avez formés. C’est justement cela que j’aime, et qui est plus lourd de vérité que la méthode des bras croisés. L’échange est la condition de l’avenir du monde moderne. Le terme de «folklore» n’est qu’une hypocrisie des «civilisés» qui ne participent pas au jeu, et qui veulent masquer leur refus du contact sous le manteau du respect devant le pittoresque. La vérité de l’Afrique -celle aussi des premiers sculpteurs des forêts -, c’est l’histoire de l’Afrique même qui nous la racontera, et, certes, dans la langue qui se forme maintenant. Enseigner l’art graphique aux Africains ne signifie pas défigurer un art millénaire, mais, au contraire, développer la forme d’expression de sa vérité.

L’homme est irrévocablement étranger à l’aurore. Il aura fallu notre façon de penser coloniale pour croire que l’homme aurait pu rester fidèle à son commencement, et qu’il y a un lieu quelconque au monde où il peut rencontrer l’essence du «primitif».

J’aime en vous l’absence de ce préjugé, et la sérénité avec laquelle vous acceptez que tout est en devenir, et qu’il n’existe nulle vieille tragédie du monde qui ne puisse vivre un nouveau tournant.

Je constate que je ne parle de vous qu’en relation avec l’Afrique; car je sais bien que c’est la part qui est peut-être la plus proche de votre vérité, et à laquelle je me sens le plus fortement attaché.

Vous avez eu l’obligeance d’organiser une exposition de vos gravures africaines dans les salles de l’Institut français de Hambourg. Là, j’ai mieux compris ce qu’il y avait en vous de si merveilleusement vivant: ce que vous ne disiez pas et que, peut-être, vous n’aimeriez pas dire. Ce qui vit en vous, c’est ce qui disparaît autour de vous: c’est cette partie de l’art européen qui prend ses racines dans la création des mains, dans la formation patiente et dans la fidélité des hommes, qui peut survivre à sa propre mort dans le grand matin de l’Afrique.

C’est pourquoi, lorsque je vous voyais parler aux Sénégalais, hier soir, à Paris, j’ai eu cette impression peut-être trompeuse: vous êtes attaché aux hommes par ce qui vous isole. Finalement, seuls des hommes solitaires peuvent un jour se rencontrer.

 

«Wächter über die Nacht der Menschen» («Veilleur de la nuit des hommes»; trad. J. Chavy), in Szegg (H.-L.) éd., Unterwegs mit Rolf Italiaander, Hambourg, Freie Akademie der Künste, 1963, pp. 46-49.

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